Que sait-on de l'effondrement d'un immeuble qui a fait 11 morts au Sénégal ?

Crédit photo, CAPTURE D'ECRAN
- Author, Ousmane Badiane
- Role, Digital Journalist BBC Afrique
- Published
- Temps de lecture: 7 min
Un immeuble en construction s'est effondré dimanche 25 mai à Touba, une ville religieuse située dans le centre du Sénégal, faisant 18 victimes dont 11 décès. L'Etat du Sénégal, par la voix du ministre de l'Urbanisme, qui s'est déplacé sur les lieux, prévoit de créer dans chaque collectivité territoriale un service technique d'urbanisme, pour renforcer le contrôle des travaux de construction des édifices publics et privés.
Cet incident tragique survient deux semaines après l'effondrement d'un immeuble de cinq étages à Ngor, un quartier de Dakar, qui avait causé la mort de deux personnes et fait un blessé grave.
Derrière ces effondrements en série, se mêlent des causes multiples : non-respect des normes de construction, absence de contrôle, corruption, pauvreté et laxisme.
"Nous avons dénombré depuis quelque temps beaucoup de décès liés à des effondrements de bâtiments, nous devons redoubler d'efforts dans le cadre de la construction de nos édifices publics, mais également de nos édifices privés", a réagi le préfet du département de Mbacké, Khadim Hanne qui s'est déplacé sur les lieux.
Les opérations de recherches se poursuivent sous les décombres de l'immeuble pour s'assurer qu'aucune victime n'y soit encore piégée.
Il était quinze heures passées de quelques minutes dimanche 25 mai, lorsque l'immeuble de trois étages en construction à Touba, Garage Darou, s'est affaissé, piégeant plusieurs ouvriers qui travaillaient sur le chantier.
Le bilan humain est lourd : 11 morts et 7 blessés graves évacués par les Sapeurs pompiers et la Croix Rouge.
"C'est dans l'après-midi que les secours de la compagnie de Touba ont été alertés pour l'affaissement d'un bâtiment R+3 en construction avec plusieurs victimes à l'intérieur. Après des heures de recherche et de sauvetage, nous avons dénombré quatorze victimes dont sept décès", a indiqué dimanche le préfet de Mbacké, Khadim Hanne, dans un point de presse.
Toutefois, il précise que le bilan "reste (...) provisoire, car les opérations de recherche se poursuivent afin de s'assurer qu'aucune victime ne reste sous les décombres".
Des chiffres qui ont été revus à la hausse le lendemain lundi 26 mai, puisque le dernier bilan provisoire fait état de 11 personnes décédées et 7 blessées.
Selon le préfet Hanne, l'entrepreneur en charge du chantier est le même que celui impliqué dans l'effondrement de l'immeuble de Ngor, le 8 mai dernier. "Il a été interpellé et mis en détention préventive", a-t-il déclaré.
Le non-respect des normes de construction
Des informations vérifiées à portée de main
Cliquez ici et abonnez-vous !
Fin de Promotion WhatsApp
"Ce triste et lourd bilan qui nous interpelle surtout par rapport aux différentes interventions du président de la République, mais également du Premier ministre, par rapport aux normes de construction des bâtiments. Le plus déplorable, c'est que ce bâtiment n'est pas vétuste, mais c'est un nouveau bâtiment en construction qui s'est effondré. Cela montre que les normes de construction n'ont pas été respectées", a indiqué le préfet de Mbacké, réagissant à chaud dans les médias locaux après l'accident.
Les effondrements d'immeubles au Sénégal sont souvent attribués à plusieurs facteurs, notamment l'utilisation de matériaux de mauvaise qualité, l'absence d'études géotechniques, le non-respect des normes de construction, et l'intervention de personnel non qualifié.
L'utilisation de matériaux de mauvaise qualité et le recours à des matériaux non conformes affaiblit la structure des bâtiments.
L'absence d'études géotechniques combinée au non-respect des réglementations en vigueur compromet la sécurité des édifices. La construction sans analyse préalable du sol peut entraîner des fondations instables.
Tous ces facteurs ont été identifiés dans plusieurs incidents récents survenus dans le pays, notamment l'effondrement fin janvier 2024, d'un bâtiment dans le quartier populaire de Khar Yalla à Dakar , où des ouvriers non qualifiés ont entrepris des travaux de renforcement inappropriés sur un bâtiment fissuré, entraînant son effondrement. Treize victimes ont été dénombrées dont un (1) mort.
La législation sénégalaise impose pourtant des règles strictes sur la qualité du béton, le dosage des matériaux, la résistance des armatures et les dimensions minimales des éléments porteurs. Mais dans la pratique, ces normes sont largement ignorées par certains promoteurs.
Failles administratives et absence de contrôle

Crédit photo, RTS
L'une des causes les plus profondes de cette crise est institutionnelle. La délivrance des permis de construire reste opaque dans de nombreuses localités. Des autorisations sont parfois obtenues de manière irrégulière, avec la complicité de certains agents de l'administration territoriale ou municipale.
Le contrôle technique, censé être exercé par les services compétents de l'urbanisme ou les bureaux de contrôle agréés, est souvent inexistant ou superficiel. Parfois, il est tout simplement contourné. Et lorsque des irrégularités sont constatées, les sanctions tardent à tomber, ou ne sont jamais appliquées. Résultat : une impunité qui encourage la récidive.
Le Sénégal connaît une urbanisation rapide. Dakar concentre à elle seule plus de 25 % de la population nationale sur moins de 1 % du territoire.
Cette pression démographique entraîne une forte demande en logements, souvent satisfaite par des constructions précipitées, parfois clandestines. Beaucoup de promoteurs immobiliers, formels ou informels, cherchent à maximiser leur profit en économisant sur les matériaux, les études de sols ou l'encadrement technique.
La précarité : construire avec les moyens du bord
Du côté des particuliers, notamment dans les zones périurbaines, beaucoup faute ressources suffisantes construisent leur maison à partir de modestes économies, souvent sans faire appel à des professionnels.
Cette auto-construction non encadrée, bien que compréhensible dans un contexte de pauvreté, augmente les risques de malfaçons.
L'effondrement d'un bâtiment en réfection survenu le 23 août 2023 au quartier Cité Sipres dans la ville de Rufisque, avait causé la mort de cinq personnes.
En 2022, plus de 75 personnes étaient décédées à la suite d'effondrements de bâtiments, selon la Brigade nationale des sapeurs-pompiers.
Un recensement, effectué par les services de la protection civile en 2021, révélait que 1446 bâtiments menacent de s'effondrer sur tout le territoire sénégalais dont 627 dans la capitale Dakar.

Crédit photo, RTS
Selon les chiffres du ministère de l'Urbanisme, des Collectivités territoriales et de l'Aménagement des territoires, près d'une centaine d'effondrements de bâtiments ont été enregistrés entre 2010 et 2024, causant la mort de plus de 150 personnes.
Rien qu'en 2023, au moins 14 effondrements ont été recensés dans la région de Dakar.
La plupart de ces bâtiments étaient des constructions à étages, souvent édifiées sans permis ou sans supervision technique adéquate.
Ces drames se produisent parfois en pleine nuit, quand les habitants dorment, rendant les bilans plus lourds et les secours plus difficiles.
Les clarifications du propriétaire de l'immeuble effondré
L'effondrement de l'immeuble a suscité beaucoup de réactions sur les réseaux sociaux au Sénégal, où chacun, selon ses sentiments ou son niveau de colère ou d'information, a réagi au drame qui a coûté la vie à au moins 11 personnes, en plus des 7 blessés graves.
Pour apporter ses clarifications face à cette "justice" populaire, Mbaye Sarr a signalé qu'il a choisi l'entrepreneur pour la qualité des édifices qu'il a construits au Sénégal.
"Après avoir visité tous les édifices qu'il a construits à Touba et à Dakar, j'en ai discuté avec des proches qui m'ont certifié de la qualité du travail. C'est ainsi que je l'ai appelé", explique Mbaye Sarr dans une déclaration filmée.
Selon lui, après maintes discussions, le chef de l'entreprise Afribat, et lui sont tombés d'accord sur un dévis de 60 millions FCFA.
Tout allait bien jusqu'à dimanche, le jour fatidique où le gardien du chantier l'a appelé pour lui annocer le drame.
Ce que l'Etat prévoit de faire

Crédit photo, PAGE FACEBOOK GOUVERNEMENT SN
A l'issue d'une visite sur le lieu du sinistre, Moussa Bala Fofana, ministre de l'Urbanisme, des Collectivités territoriales et de l'Aménagement des territoires, a annoncé la nouvelle option de l'Etat de créer dans chaque collectivité territoriale un service technique d'urbanisme, pour renforcer le contrôle des travaux de construction des édifices publics et privés.
"L'option que nous avons prise, c'est de renforcer nos municipalités avec des services techniques d'urbanisme", a-t-il annoncé face à la presse.
Selon lui, "c'est au niveau communal qu'on peut suivre l'ensemble des travaux en cours, veiller au respect des délais, des matériaux utilisés et au contrôle effectif de ce qui se fait".
Moussa Bala Fofana a également révélé qu'un numéro d'alerte sera bientôt mise à la disposition des populations pour signaler toutes anomalies liées à la construction à l'Inspection générale du Bâtiment qui sera, dit-il, renforcée dans la prochaine loi rectificative.
Tout en ayant présenté ses condoléances aux familles des victimes, au nom du gouvernement, Moussa Bala Fofana a félicité les équipes de secours et les efforts déployés par les services hospitaliers pour la prise en charge des blessés.
























