« Je me sentais piégée » : le combat secret des femmes enceintes face aux troubles alimentaires

Courtney Louise, une professeure de yoga de 37 ans, a senti qu'elle sombrait dans un trouble alimentaire, non pas pendant sa grossesse, mais juste après l'accouchement.

Crédit photo, (Crédit : Courtney Louise)

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La grossesse peut constituer un « cocktail explosif » propice aux troubles alimentaires, un aspect souvent négligé. Mais selon les chercheurs, elle peut également représenter un moment décisif pour s'en sortir une bonne fois pour toutes.

Lorsqu'Elizabeth Claydon est tombée enceinte à 27 ans, son corps s'est transformé.

Comme c'est souvent le cas chez une femme qui porte un bébé, ses hormones ont fluctué, son métabolisme a changé, son ventre s'est arrondi et son poids a augmenté progressivement.

Pour beaucoup de personnes, cette cascade de changements est perçue comme positive, mais elle peut parfois avoir des répercussions inquiétantes sur l'humeur et la santé mentale.

Chez certaines femmes enceintes, souvent négligées, dont Claydon, cela alimente une obsession dangereuse vis-à-vis de leur image corporelle et finit par déclencher un trouble alimentaire.

« Certains jours, j'acceptais bien ces changements, et d'autres jours, c'était vraiment difficile », raconte Claydon. « Je me regardais dans le miroir et je ne me reconnaissais pas. »

Claydon a souffert d'anorexie mentale de l'âge de 16 ans jusqu'à ses 22 ans, âge auquel elle s'est rétablie grâce à un traitement ambulatoire.

À 26 ans, son trouble alimentaire a fait une rechute qui a duré environ six mois, et elle était en phase de rétablissement lorsqu'elle est tombée enceinte.

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À l'époque, ses pensées liées au trouble alimentaire étaient encore « très présentes », se souvient Claydon, et elles se sont intensifiées à mesure que son corps changeait plus rapidement.

« J'avais l'impression qu'il y avait une lutte entre ma grossesse et mon trouble alimentaire », raconte Claydon, qui est aujourd'hui maître de conférences à l'École de santé publique de l'Université de Virginie-Occidentale, aux États-Unis, où elle mène des recherches sur les troubles alimentaires et la prévention de l'obésité.

« C'était comme se réveiller dans un corps qui n'est pas le sien. »

Le cas de Claydon est relativement rare, mais il reste néanmoins plus fréquent qu'on ne le pense : environ une femme sur vingt souffre d'un trouble alimentaire pendant sa grossesse.

Certaines personnes ont déjà souffert de ces troubles par le passé et font une rechute, tandis que d'autres présentent ces symptômes pour la première fois pendant leur grossesse.

Et bien que cela comporte un risque de complications graves pour la mère et le bébé, ce problème passe souvent inaperçu au sein du système de santé.

Elizabeth Claydon explique que sa grossesse et son trouble alimentaire lui ont donné l'impression d'habiter un corps qui n'était pas le sien

Crédit photo, (Crédit : Elizabeth Claydon)

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« La grossesse peut constituer un contexte particulièrement propice à l'apparition d'un trouble alimentaire », explique Gemma Sharp, professeure, psychologue clinicienne et responsable du programme de recherche sur l'image corporelle, les troubles alimentaires et les troubles du poids à l'université d'Adélaïde, en Australie.

Toutefois, avec un accompagnement adapté, elle peut également marquer un tournant décisif vers la guérison, ajoute-t-elle.

La montée en puissance de la « pregorexie »

Environ 9 % des femmes dans le monde souffriront d'un trouble alimentaire au cours de leur vie, généralement pendant trois périodes de vulnérabilité : la puberté, la grossesse et la périménopause.

Il s'agit de moments où les femmes traversent des changements profonds en un laps de temps extrêmement court et sont souvent confrontées à des troubles du sommeil, des modifications cérébrales, des fluctuations hormonales et des sautes d'humeur, explique Megan Galbally, psychiatre en exercice et experte en santé maternelle et infantile à l'université Monash, en Australie.

« Pendant la grossesse, c'est comme si, tout à coup, on se retrouvait "dans un train dont on ne peut plus descendre" », explique Galbally.

« Inévitablement, votre corps va changer et vous allez prendre du poids, ce qui peut entraîner une perte de contrôle. »

Environ 70 % des femmes enceintes et des femmes en post-partum se disent insatisfaites de leur image corporelle, et les données actuelles indiquent que 5 à 7,5 % des femmes enceintes répondent aux critères diagnostiques d'un trouble alimentaire.

Selon Sharp et Galbally, ces chiffres sont probablement sous-estimés, compte tenu de la stigmatisation liée à la déclaration de ces troubles, de l'absence de dépistage et du nombre limité d'études menées à ce jour.

« Il existe un mythe selon lequel on finit par surmonter les troubles alimentaires en grandissant », explique Sharp.

« Ainsi, lorsqu'une femme arrive au stade de la grossesse, elle se stigmatise elle-même en se disant : "Je suis trop âgée pour avoir ce genre de comportement", et elle est moins encline à en parler. »

''J'étais tellement en colère que je montais dans ma voiture et que je me mettais parfois à crier ''– Courtney Louise

Galbally suit ces problèmes et traite les personnes qui en souffrent depuis des décennies.

Au début de sa carrière, elle voyait rarement des femmes enceintes atteintes d'anorexie mentale grave admises dans les services de maternité de son hôpital pour y recevoir un soutien nutritionnel.

Puis, en 2019, elle a constaté une augmentation du nombre d'admissions.

La prévalence mondiale des troubles alimentaires a progressé lentement, passant de 3,4 % à 7,8 % entre 2000 et 2018, avant d'atteindre un pic en 2020 et 2021, probablement sous l'effet de l'essor des réseaux sociaux, de l'amélioration du dépistage et de la pandémie de Covid-19.

« Je pense qu'il y a toujours eu des femmes enceintes atteintes d'anorexie mentale, mais qu'elles passaient souvent inaperçues », explique Galbally.

Les conséquences physiques

Un trouble alimentaire pendant cette période si délicate peut mettre en danger tant la mère que l'enfant.

Sur le plan nutritionnel, le corps de la mère donne la priorité à la grossesse plutôt qu'à lui-même ; ainsi, en cas de déficit, les ressources sont acheminées vers le bébé, ce qui peut entraîner des carences nutritionnelles et une détérioration de la santé osseuse ou musculaire chez la mère.

En effet, l'anorexie mentale et la boulimie chez les femmes enceintes semblent multiplier par près de deux le risque de complications, notamment des nausées ou des vomissements sévères, des saignements génitaux et un faible taux d'hémoglobine dans le sang.

Les troubles alimentaires peuvent également contribuer à des fausses couches, à un faible poids à la naissance, à une naissance prématurée et à d'éventuels troubles du développement chez le fœtus ; certaines études ont d'ailleurs mis en évidence une corrélation avec le TDAH et l'autisme.

Les mille premiers jours de la vie d'un bébé peuvent déterminer les risques auxquels il sera exposé tout au long de sa vie en matière d'obésité, de santé cardiovasculaire, de diabète de type 2 et de toute une série d'autres problèmes de santé.

Le poids à la naissance est donc un indicateur clé de la santé à long terme de l'enfant, explique Galbally, et l'alimentation de la mère joue un rôle essentiel.

Pour autant, on ne sait pas encore exactement comment les troubles alimentaires influencent la santé de la mère et du bébé, car les données longitudinales sont limitées et il existe moins d'une douzaine d'études de cas portant sur cette population.

Les recherches, dans l'état actuel des choses, « ne sont pas suffisantes », affirme Sharp.

La psychiatre Megan Galbally a élaboré les premières et seules recommandations cliniques exhaustives concernant l'anorexie pendant la grossesse, publiées en 2022

Crédit photo, (Crédit : Megan Galbally)

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Pressions post-partum

Certaines femmes souffrant d'un trouble alimentaire parviennent à éviter une rechute à part entière pendant leur grossesse, pour voir celle-ci réapparaître après la naissance du bébé.

En effet, on estime que 13 % des mères en post-partum souffrent de troubles alimentaires cliniques.

Elles sont confrontées à d'importantes fluctuations hormonales, au manque de sommeil, à une instabilité de l'humeur, aux nouvelles responsabilités liées à l'éducation d'un nouveau-né, ainsi qu'à la pression, bien trop courante, de retrouver leur silhouette d'avant la grossesse.

Courtney Louise, une professeure de yoga et coach sportive de 37 ans vivant en Nouvelle-Galles du Sud, en Australie, a passé une grande partie de sa fin d'adolescence et de ses débuts de vingtaine à faire des allers-retours à l'hôpital en raison d'une anorexie mentale, puis a connu des années de pratique sportive obsessionnelle jusqu'à la fin de la vingtaine.

Lorsqu'elle est tombée enceinte pour la première fois, Louise était terrifiée à l'idée de prendre du poids.

Bien qu'elle n'ait pas ressenti le besoin, au départ, de sauter des repas ou de réduire sa consommation alimentaire, ses pensées liées au trouble alimentaire ont refait surface après l'accouchement.

Sous l'effet de changements hormonaux soudains et de semaines de sommeil perturbé, Louise a parfois eu des pensées suicidaires.

« J'en voyais la beauté, mais la période post-partum a été très pénible pour moi sur le plan psychologique », raconte Louise.

« J'étais prise d'une telle rage que je montais dans ma voiture et que je me mettais parfois à crier. Je me sentais piégée. »

Louise a travaillé avec son médecin et son thérapeute pour éviter de se priver de nourriture ou de faire trop d'exercice.

Au final, c'est sa fille et sa pratique du yoga qui l'aident à rester en bonne santé mentale. « Quand on trouve quelque chose qui a plus de pouvoir que ces histoires, ces voix et cette noirceur, c'est là qu'on commence vraiment à guérir », explique Louise.

Un problème caché

Le corps des femmes enceintes est souvent scruté à la loupe, les professionnels de santé surveillant de près leur croissance, leur poids et leur alimentation.

Cette surveillance constante peut représenter un défi immense pour une personne souffrant d'un trouble alimentaire, explique Sharp. « Le corps des femmes enceintes semble appartenir au monde entier. »

Malgré cela, les troubles alimentaires liés à la grossesse restent sous-déclarés et passent inaperçus en raison d'une grande confusion diagnostique : les symptômes des troubles alimentaires peuvent en effet se confondre avec ceux de la grossesse.

Par exemple, les nausées matinales peuvent masquer le fait qu'une personne se fasse vomir – l'un des principaux signes de la boulimie nerveuse.

Seules 10 % des femmes enceintes atteintes de boulimie nerveuse sont diagnostiquées, et seule la moitié d'entre elles sont orientées vers un traitement.

Le médecin et le thérapeute de Louise l'ont aidée à éviter de retomber dans des comportements alimentaires déséquilibrés après la naissance de sa fille, et elle a puisé de la force dans sa pratique du yoga.

Crédit photo, (Crédit : Courtney Louise)

Légende image, Courtney Louise

Le tempérament d'une personne souffrant d'un trouble alimentaire peut souvent être très « perfectionniste, sensible à la honte et au rejet, et axé sur la réussite », explique Linda Shanti, psychologue installée à New York et autrice de *The Recovery Mama Guide to Eating Disorder Recovery During Pregnancy and Postpartum*.

Il est donc peu probable qu'elle avoue à son médecin qu'elle se fait vomir ou qu'elle saute des repas. C'est déjà assez difficile à admettre en général, explique-t-elle, « encore moins quand on porte un bébé ».

Emily, une mère de deux enfants âgée de 33 ans vivant en Australie, dont le nom a été modifié pour préserver sa vie privée, a souffert par intermittence, pendant son adolescence et sa vingtaine, d'anorexie mentale, de boulimie et d'hyperphagie boulimique « dévorantes ».

Inquiète à l'idée de vivre une grossesse compte tenu de ses antécédents, elle en a parlé d'emblée à son équipe médicale. Aucune mesure n'a été prise et aucun soutien ne lui a été proposé, affirme-t-elle.

Au cours de ses deux grossesses, elle a été en proie à des pensées angoissantes et a souffert d'hyperémèse gravidique, une forme grave de nausées et de vomissements.

Ayant déjà souffert de boulimie, ces symptômes ont été pour Emily de véritables facteurs déclencheurs ; pourtant, comme elle le raconte, on ne lui a accordé ni soins supplémentaires ni attention particulière.

« J'avais l'impression de devoir me débrouiller toute seule », confie Emily.

Souvent, les patientes font état d'une réaction négative lorsqu'elles parlent de ces difficultés, car celles-ci affectent deux vies plutôt qu'une seule.

« Les gens leur disent : "Tu n'aimes pas assez ton bébé ?" », explique Mme Sharp, qui considère ces attitudes comme « le reflet plus général de l'image que la société se fait de ce que devrait être une mère : incroyablement altruiste et prête à tout sacrifier ».

En conséquence, elles gardent leurs problèmes secrets.

Se battre pour se remettre

Historiquement, cette question « n'a jamais été prise en compte » par les obstétriciens, les sages-femmes ou les professionnels de la santé mentale, explique Galbally. Du coup, les femmes enceintes se retrouvent souvent livrées à elles-mêmes, comme ce fut le cas pour Emily.

Pour combler cette lacune, chercheurs et cliniciens mettent en place de nouvelles ressources. Galbally a élaboré les premières recommandations cliniques exhaustives sur l'anorexie mentale pendant la grossesse, publiées en 2022.

Claydon, quant à elle, a créé « Healing Bodies Healthy Babies », une ressource destinée à aider les personnes confrontées à la grossesse et aux troubles alimentaires, tandis que Sharp a fondé le Consortium for Research in Eating Disorders afin de promouvoir la poursuite des recherches sur cette question.

Il n'existe toutefois aucun médicament ayant fait l'objet d'essais cliniques ni aucune intervention comportementale adaptée à ce groupe ; les cliniciens sont donc souvent désemparés face aux options thérapeutiques.

Ils ont donc recours à des traitements génériques contre les troubles alimentaires, tels que la thérapie, les groupes de soutien et les traitements familiaux, ainsi qu'à des antidépresseurs dans certains cas, explique Sharp.

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« Un accompagnement "sans jugement et collaboratif" est essentiel », explique Mme Galbally.

Dans son cabinet, elle travaille avec des obstétriciens spécialisés dans les grossesses à haut risque, des diététiciens et des professionnels de la santé mentale pour accompagner ses patientes.

« Lorsque les femmes bénéficient d'un accompagnement adapté, cette période peut être source d'une grande motivation.

Si nous pouvons les aider à tracer la voie vers le rétablissement, c'est une chose extraordinaire et porteuse d'espoir. »

Pour les cliniciens, de petits changements pourraient s'avérer utiles, ajoutent-ils, comme ne pas communiquer le poids lors du suivi de la grossesse ou éviter de se focaliser sur la silhouette.

Quant aux patients, les experts les encouragent à se confier à un proche en qui ils ont confiance ou à un professionnel de santé.

« Tout le monde souffre seul d'un trouble alimentaire, mais personne ne s'en remet seul », affirme Shanti.

* Si vous êtes confronté(e) à un trouble alimentaire ou à des problèmes connexes, vous pouvez trouver de l'aide et du soutien auprès de BBC Action Line pour les questions liées à la grossesse, à la santé mentale et à l'automutilation.

Pour toute question spécifique aux troubles alimentaires, consultez le site de l'Organisation nationale américaine des troubles alimentaires.

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